Un président qui fait des annonces fracassantes, un ministre « qui connaît bien la
maison » répondant comme en écho par quelques ajustements au nom du réalisme, on pourrait croire que l'Education Nationale est soumise à un mélange d'impréparation, de provocation et
de pragmatisme...
Le propos de ce livre est de prouver que derrière ce
numéro à deux, il y a bien une idéologie à la fois réactionnaire et néo-libérale qui imprègne les idées à droite depuis plus de 20 ans, et dont les perspectives,déjà connues, ne peuvent
qu'inquiéter ceux qui défendent une école laïque, publique et émancipatrice (c'est nous ).
Les auteurs remarquent qu'à l'exception de la carte scolaire, les questions d'éducation ont été les grandes oubliées de la présidentielle de 2007.Significativement, quand Sarkozy en parle (discours d'Angers, décembre 2006), c'est pour affirmer qu'il faut aider l'extension du privé pour « répondre à la demande » en favorisant « le libre choix ». Une vingtaine d'associations* libérales et/ou catholiques font paraître une tribune commune dans le Figaro pour peser sur le débat scolaire, notamment à droite...
Pourtant la droite catholique n'a pas toujours été favorable à la liberté d'enseignement : le monopole d'enseignement est même une invention de l'Eglise médiévale, alors toute puissante. C'est seulement quand ce monopole lui est retiré par Napoléon ( au profit de l'Université impériale) que l'Eglise commence à revendiquer la liberté d'enseigner ! Bien plus une stratégie opportuniste qu'une véritable question de principe...
*Qui sont ces associations?
On y retrouve Enseignement et Liberté, émanation du think tank Club de l'Horloge ( boîte à idées de l'extrême droite), ainsi que l'OIDEL dont nous allons parler, association liée fortement à l'Opus Dei. L'UNAPEL ( association des parents de l'enseignement libre, dite « laïque » mais seule reconnue par la hiérarchie épiscopale) cache difficilement ses rapports avec ces 2 organisations. La tribune du Figaro , sans amener d'idées nouvelles, prouve les connexions entre toutes les organisations signataires.
L'OIDEL est l'Organisation Internationale pour le Développement de la Liberté d'Enseignement; cette ONG suisse est consultée par l'ONU, l'UNESCO, l'Union européenne...Elle est née en 1985 et regroupe aussi des associations: ainsi, en France, Enseignement et Liberté appartient à l'OIDEL. L'OIDEL présente son combat sous la bannière universaliste des droits de l'Homme; l'état fédéral de Genève qualifie cette ONG d'émanation de l'Opus Dei. L'OIDEL décerne un « label liberté » aux écoles; selon quels critères?La liberté de créer et gérer une école; l'autonomie effective de l'établissement ; le libre choix des élèves et des enseignants...on voit que c'est surtout la liberté de l'entreprise-école qui est mise en avant, plus que celle des élèves ou des parents !
Pour l'anecdote, l'OIDEL rédige en avril 2007 un rapport sur l'enseignement libre dans 85 pays. LA France, avec son école publique et laïque est classée...4ème pour la liberté d'enseignement qu'elle offre ! On doit pouvoir faire mieux.
Par exemple en s'appuyant sur les écoles Diwan? Ce réseau d'écoles privées ( apprentissage en langue bretonne) représente une brèche dans l'école publique : pour les catholiques notamment, l'opportunité de faire comme Diwan et de se réclamer aussi, en raison de son caractère propre, du statut du service public est nette: cela permettrait encore des nouveaux financements.
Revenir à l'école d'antan, ou bien formater les jeunes esprits à des doctrines d'un autre temps?
Parmi les anti-pédagogues qu'on entend souvent en ce moment critiquer l'école, devenue « une fabrique de crétins » à cause de pédagogistes iressponsables et idéologues, l'un des chefs de file est le mathématicien Laurent Lafforgue. Discours habituel sur le retour nécessaire à une transmission des savoirs dans l'exigence; mais Lafforgue est aussi un évangéliste convaincu et des plus réactionnaires, il participe à des manifestations catholiques intégristes, comme des marches anti-IVG, et se prononce pour davantage d'heures d'études de la Bible dans les écoles.
Le père Yannick Bonnet, autre figure des anti-école publique, dans ses livres et au sein de l'association qu'il dirige, prône un recentrage sur « famille, école, entreprise ». Il estime qu'avec l'absence des pères, l'hyper-féminisation du milieu enseignant est responsable, en brouillant les repères fondamentaux, des « dérives » des jeunes que sont l'alcoolisme, l'homosexualité...
On voit que le discours anti-pédagogique est récupéré au profit d'une idéologie assez nauséabonde.
« Un con, ça ose tout . C'est même à ça qu'on les reconnaît... »
Portées par le courant anti-pédagogiste et nostalgique, les agressions contre l'école publique se multiplient et vont de plus en plus loin; elles provoquent peu d'indignation dans l'opinion, au contraire ce sont même les agresseurs qui se drapent dans le manteau de l'honorable indignation. Ainisi en est-il de l'agitation de SOS Education ( voir ses dirigeants en photo) à l'occasion de l'exposition sur le « zizi sexuel » à la Villette. Cette expo, inspirée de Titeuf, se fait en partenariat avec l'Education Nationale puisqu'elle a des enjeux éducatifs assez évidents. SOS Education mène une offensive médiatique impressionnante pour faire peur aux parents et décridibiliser l'Education Nationale qui soutient une entreprise immorale et pornographique.
Plus grave, SOS Education publie en 2005 le palmarès des « 5 pires livres de classe », et appelle les parents au boycott de ces manuels ( les éditeurs porteront plainte pour diffamation) avant en 2007 de mener campagne pour écouler des rééditions de manuels anciens « de qualité », eux.
De son côté, l'AES ( Académie d'Education et d'études Sociales) envoie des ouvrages créationnistes ( et homophobes) dans les CDI des lycées publics.
Cet esprit de saine délation s'est retrouvé aussi récemment dans la tentative avortée d'un site où les élèves pouvaient évaluer leurs professeurs, pour bien entendu améliorer le système éducatif.
Anne Coffinier, de l'association Créer son école, est elle sur un axe nettement néolibéral: elle veut la séparation « Etat/ école » au nom de la liberté des esprits ( menacée par le monopole d'Etat). L'Etat ne doit avoir que l'obligation de financer sans contrepartie. C'est la « société civile » (?) qui doit prendre sa place et par exemple nommer des inspecteurs réellement indépendants pour évaluer les établisssements ( je ne vois pas comment).
Elle soutient le hors-contrat et indique que la fiscalité actuelle est très favorable au hors-contrat puisque les aides privées sont déductibles à 66 % des impôts !Je n'ai pas saisi comment, peut-être cela fonctionne-t-il comme les cours privés de soutien scolaire ( type Acadomia)?
Créer son école a lancé sa Fondation pour l'école, avec notamment pour but de former les maîtres du hors-contrat; et cette fondation a été reconnue en 2008 d'utilité publique, ce qui fait qu'elle peut recevoir des dons et legs...avec la bénédiction de l'Etat! Cette Fondation a crée à son tour le premier ILFM ( Institut Libre de Formation des Maîtres) dont le but est de réconcilier « la foi et la raison ». Il est encore difficile cependant de recruter des enseignants pro-catholiques, surtout que la formation ne garantit pas de pouvoir rejoindre l'enseignement sous contrat en cas de licenciement...
Le premier concours de recrutement pour l'ILFM a eu lieu à la Maison de la Légion d'Honneur...un établissement public !
L'un des professeurs de l'ILFM est Thibaud Collin, co-auteur avec Sarkozy de La République, les religions, l'espérance.
Au moment de la disparition des IUFM, apparaît le premier ILFM, et c'est bien plus qu'une coïncidence...
Alors, retour à l'école d'antan ?
Nous avons vu que la question est complexe car parmi les défenseurs du privé il y a de purs traditionnalistes mais aussi de purs néo-libéraux, parfois justes unis par l'intérêt commun, tout comme certains concilient les deux et voient même le libéralisme comme un héritage de la pensée chrétienne.
Certains nostalgiques de l'école de leur enfance ne voient pas toujours qu'ils servent une iéologie qui prône autre chose qu'un simple retour au passé; surtout que cette vision du passé est souvent fausse ou lacunaire: qui sait par exemple qu'en 1831, sous Louis-Philippe, lorsque Lammenais et Montalembert fondent la première école privée ( catholique), ils sont condamnés ( notamment par le pape) , en vertu du monopole d'Etat ? Qui se rappelle à quel point la IIIème République était laïque? Le gouvernement et les lobbys qui l'influencent sont passés maîtres dans la relecture de l'Histoire.
Notons tout de même que certains anti-pédago attaquent indifféremment public et privé, coupables des mêmes dérives.
Ce mélange de passéisme et d'innovation libérale est le fruit des contradictions internes aux défenseurs du privé, bien sûr ; c'est aussi une façon de rassurer, d'avancer masquer ( « nous revenons à l'école que vous connaissez et aimez », « nous défendons le principe sacré de la Liberté ») tout en faisant passer des idées défavorables à la population autant qu'elles sont favorables aux marchés.
Surveillons aussi ce qui va se passer du côté de la petite enfance: le gouvernement nous prépare clairement à un désengagement de l'Etat dans les maternelles, laissant le champ libre à l'Eglise pour une « évangélisation à la crèche ». L'accueil ou la pré-scolarisation de la petite enfance devient un marché très lucratif, avec une demande toujours en hausse ( conséquence par exemple des refus plus nombreux chaque année d'enfants de 2 ans en maternelle publique). Le privé ( catholique) peut espérer recevoir ainsi de nombreuses subventions ( par la CNAF, les communes, le département...), convertir les enfants et leurs parents, sinon à une religion, du moins à un enseignement privé « libre » et...trouver des débouchés pour ses filières sanitaires et sociales ( personnels qu'il forme puis qu'il emploie dans ses crèches).
Je vous recommande la lecture de ce livre; je lui trouve des défauts d'organisation : les parties sont mal séparées et du coup il y a des répétitions, qui donnent artificiellement l'impression qu'on retrouve tout le temps les mêmes acteurs; c'est son côté un peu « complotiste ». Mais ces répétitions étaient inutiles car le travail de recherche est sérieux et présente clairement les doctrines des différents lobbys ainsi que le parcours des personnalités qui les animent et gravitent autour du pouvoir : pas besoin de grosses ficelles pour nous convaincre de leur influence réelle.
Au final, l'impression d'un ouvrage qui réveille l'esprit républicain et laïque.
En cadeau pour les lecteurs assidus, un clip mega sexy de death in vegas.



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